J’ai récemment « hérité » des 4 tomes du “Dictionnaire des communes du Puy-de-Dôme”, travail paru à la fin des années 80 sous la direction d’André-Georges Manry, auteur connu – en particulier – pour avoir écrit une “Histoire de Clermont”.

J’avais souvenir de ce dictionnaire, et je me rappelais l’avoir consulté dans le rayonnage de la bibliothèque des archives départementales lors de mes premiers passages. Je me souvenais aussi ne pas l’avoir rouvert depuis.

Comme je l’avais fait il y a un quart de siècle, je me rends sur l’article consacré à la commune de Lamontgie, pages 207 à 209 du tome de “l’arrondissement d’Issoire”. Je me plonge dans la notice et m’arrête rapidement après avoir lu le passage qui concerne le fort de Lamontgie :

“Au Moyen Age, il y eut dans le centre du village un petit secteur fortifié qu’on appelait le “fort”, long de 80 mètres, large de 10 avec tours aux angles. Cette fortification avait reçu l’agrément de Charles duc de Bourbonnais et d’Auvergne en 1444 et Henri IV permit de la conserver par lettres patentes datées de Lyon en septembre 1595.”

Je relis ces quelques lignes qui, par la formulation employée, ne laissent planer aucun doute sur l’authenticité des faits qu’elles rapportent : dès le “Moyen Age” – et de façon certaine avant 1444 – Lamontgie possédait un secteur fortifié au centre du village. Louis Passelaigue, l’auteur de ces mots, ne s’embarrasse pas avec le subjonctif, et par l’utilisation de l’indicatif il nous assène sa vérité historique.

Pourtant, après plusieurs années passées à scruter les fonds des archives départementales, je pensais avoir rassemblé une documentation suffisamment conséquente sur cette bourgade, pour avoir quelques “certitudes” sur l’histoire de son quartier fortifié : il s’agit d’un fort “tardif” qui a vu le jour ex-nihilo en bordure du village, entre 1589 et 1591, en pleine période des Guerres de Religion. Nous sommes un siècle et demi après le soit-disant agrément de 1444…

Sûr de mon fait sur la fortification édifiée à la fin du XVIe siècle, grâce notamment à une documentation exceptionnelle sur le sujet découverte dans les actes notariés de Mailhat, j’avais toujours conservé un doute sur la possible existence d’un ensemble fortifié plus ancien qui aurait occupé un quartier à l’habitat très dense au centre du village…

Comme il ne faut jamais écarter un hypothèse sans l’avoir vérifiée, je me lance à la recherche d’éventuelles références bibliographiques. Pas de notes de bas page, rien en fin d’article… J’étais prêt à me dire que l’ouvrage n’en comportait pas lorsque, en fin d’introduction générale sur le canton (p.186), je découvre une dizaine d’indications bibliographiques énumérées pêle-mêle, sans réel classement ni indication de notice communale liée. J’en identifie quatre dans lesquelles Passelaigue a pioché pour rédiger le paragraphe sur Lamontgie, et en particulier celle-ci :

“COSTE (Dr. E. J.), Notice historique sur Lamontgie et sur Esteil, Angers 1903”.

Je ne m’étendrai pas sur l’éventuel intérêt historique et/ou scientifique de l’ouvrage en question. L’expérience m’a trop souvent montré à quel point il fallait se méfier des affirmations du docteur Coste qui était, je l’espère, bien meilleur médecin qu’historien. Mais là n’est pas mon propos. Au début des recherches menées sur Lamontgie et sa région, je m’étais penché sur la notice et, en effet, je m’étais arrêté sur cette date de 1444. Mais je me souvenais très bien ne pas avoir effectué de recherches plus en avant car elle ne concernait pas l’histoire du lieu… Peut-être me serais-je trompé à l’époque ? Deux vérifications valent mieux qu’une : j’ouvre donc la notice et retrouve le paragraphe en question, sous le titre “Origine du fort” :

“ D’après M. Jaloustre, receveur de l’enregistrement, les cartulaires des monastères d’Esteil et de Sainte-Florine rapportent les faits suivants : « Les dames de Sainte-Florine, de l’ordre de Fontevrault, imitant leurs soeurs d’Esteil, élevaient en 1444 avec l’agrément de Charles duc du Bourbonnais et d’Auvergne, une tour forte en avant de leur abbaye, et les habitants de Lamontgie, voisins de ces monastères, construisaient autour de leur village, pour se garantir des gens de guerre, de grosses fortifications que le roi Henri IV leur permit de conserver par lettre patente datée de Lyon, au mois de septembre 1595 ». (Voir bibliothèque de Clermont mss. n°72, feuille sur vélin avec signature autographe donnée par M. Delanef ancien maire de Lamontgie).”

Il ne fait aucun doute que le dictionnaire de Manry comporte une grossière erreur sur ce soi-disant agrément du duc du Bourbonnais et d’Auvergne de 1444 : si cet acte existe – et nous ne l’avons pas encore retrouvé – Jaloustre le rapporte à Sainte-Florine, en aucun cas à Lamontgie… La formulation ambigüe de Coste a enduit Passelaigue en erreur, lui qui n’était pourtant que rapporteur des écrits fantaisistes du docteur.

Si l’on peut comprendre l’erreur d’interprétation du texte, il est regrettable qu’aucune vérification n’ait été effectuée sur la notice de Coste, travail de seconde main s’apparentant parfois plus à un roman historique qu’à un travail scientifique. De fait, l’article de Passelaigue apparaît comme un travail de troisième main de médiocre qualité…

Pour bien des lieux – loin des capitales régionales – sur lesquels les historiens n’ont pas jeté leur dévolu, ce grand dictionnaire n’apporte rien de nouveau. La majorité des articles sont des compilations de notes copiées çà et là : au mieux il perpétue des inexactitudes historiques, au pire il en génère de nouvelles.

La réflexion vaut tout autant pour nombre d’articles tirés des “Grands dictionnaires” d’Ambroise Tardieu. S’ils figurent toujours en bonne place dans les rayons “Auvergne” des libraires de la région – et ce près d’un siècle et demi après leur sortie -, ils ne furent pourtant pas épargnés par les critiques de l’époque.

Ainsi, Antoine Guillemot, entomologiste thiernois, remarquait ironiquement à la sortie du Grand Dictionnaire historique du département du Puy-de-Dôme :

“A raison d’un sou par sottise le livre vaut au moins cent francs. Quand à quarante on nous le passe c’est un beau cadeau qu’on nous fait.”
Extrait de “Antoine Guillemot, entomologiste thiernois”, François Fournier – éditions RevoiR, 2015.

L’éminent linguiste Albert Dauzat soulignait lui aussi les limites de l’ouvrage dans des domaines – ici la toponymie – ou Tardieu s’aventurait sans filets…

(Dauzat effectuait un répertoire des études toponymiques auvergnates) “Le Puy-de-Dôme n’a que le Grand dictionnaire historique du département du Puy-de-Dôme d’Ambroise Tardieu (Moulins, 1877), ouvrage médiocre et incomplet (nombre de hameaux sont omis ; beaucoup de formes anciennes sans références ; nombreuses erreurs d’identification).”
Revue des Études Anciennes  (Année 1934,Volume 36,Numéro 1  p. 80) http://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1934_num_36_1_2745

Tardieu, que l’on disait “historiographe de l’Auvergne”, s’était aussi aventuré en Haute-Marche, province voisine de sa maison d’Herment. Le compte-rendu critique d’Antoine Thomas à la sortie du “Grand Dictionnaire historique, généalogique et biographique de la Haute-Marche (1894) était peu flatteur…

“Le Grand Dictionnaire de la Haute-Marche rendra quelques services, parce qu’il est le premier de ce genre qu’on ait consacré à cette province ; mais il est fâcheux qu’il ait pour auteur un savant peu familier avec son sujet (..)”
http://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1894_num_6_22_3162_t1_0225_0000_3

À l’occasion, j’interrogea Gabriel Fournier sur l’utilité scientifique de tels ouvrages. Il me glissa gentiment : “leur principal intérêt est – justement – qu’ils ont eu le mérite d’exister”. En effet, ce qui aurait dû constituer le travail de toute une vie d’historien – et qui serait possiblement resté à l’état de projet inachevé – a pu voir le jour en quelques mois seulement !

De nombreux passages de « Métier d’historien » de Marc Bloch montrent que l’un des préceptes de base pour écrire l’histoire est d’exclure l’erreur. Par la distance que leurs auteurs ont pris vis à vis des sources – inhérent à une quête rapide et massive d’informations menant inéluctablement à un travail de seconde, voire de troisième main – il n’est pas certain que ces dictionnaires puissent être considérés comme “historiques” selon ces critères.

À leur charge, on retiendra que par défaut, et pour de nombreuses petites localités délaissées par les historiens « professionnels », ils sont les seules “sources”… et souvent l’unique point de départ d’un travail de recherche. On touche là à l’épineux problème de l’histoire locale qui, en l’absence de monographies sérieuses sur lesquelles s’appuyer, ne peut s’écrire qu’en se plongeant dans les fonds d’archives.

Alors, soyons indulgents, ouvrons encore ces dictionnaires… mais ne perdons pas le chemin des Archives !

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